Afin que Paul ne se sente pas tout seul dans ce monde cruel et vindicatif, voici en vedette américaine (malgré ses origines andalouses) Ramon ; un personnage futé au passé trouble, travaillant dans le secteur de l’informel. Ses caractéristiques physiques et psychologiques, sont directement inspirées d’un ami rencontré à Goma en opération de maintien de la paix, alors que nous travaillions à l’ONU. Son parcours professionnel vaut tous les romans de SAS ; il m’a fait faire des trucs un peu dingue en hélicoptère et en moto, je tâcherai donc de lui rendre la monnaie de sa pièce par le biais de cet ersatz.
Voici en Guest Star, l’un des principaux personnages issu du projet graphique, que je mène conjointement avec le scénariste Jacques Stievano. Cette saga, provisoirement nommée 38e Parallèle, prend place dans un contexte politico-militaire proche de celui prévalant lors de la guerre de Corée, et mêle à l’atmosphère oppressante du conflit bipolaire, les référents kitsch de la science fiction des années 50.
Le packaging small size d’une pizza consommée en solo un soir de flemme, flanqué du pathétique qui en résulte, m’a poussé à développer un principe graphique promotionnel destiné à sociabiliser le consommateur esseulé ; l’achat d’une pizza plus grande évoquant la fin du statut de looser. Un visuel de jeune femme imprimé en taille réelle sur le carton d’emballage à monter en kit, est assorti de l’accroche :
Only 15$ the upper size, it’s time to find a girlfriend
Les célibataires endurcis pourront toujours commander cette pizza individuelle, en se consolant devant un portrait en trompe l’œil qui sourit à toutes les blagues.
Si la publicité Manpower de 1989, connue sous le nom du chaînon manquant, constitue à ce jour le parangon incontournable du kitsch allégorique ; c’est qu’elle associa à une progression narrative codifiée, une identité visuelle forte honorant le virilis ou Homme de Vitruve, qui finit par être inévitablement affiliée au riff langoureux de saxophone suranné, issu du morceau The West Side, composé par Phil Collins. Fortement marqué par l’esthétique 80 et son cortège de référents stéréotypés (touchant à l’esthétique gay notamment, et à l’architecture de bureau de bretelle d’autoroute), ce spot publicitaire capitalise à la fois sur le registre immodéré et la sémiologie en papier alu ; deux raisons de le considérer comme le plus sûr moyen de plonger dans le genre d’une époque décomplexée.
***
Séquences et mise en scène : un essai de description
Première séquence : câble sous haute tension
L’ouverture du spot publicitaire présente en gros plan un visage serré par l’effort et brusquement sorti de l’anonymat noir et luisant d’un casque de chantier. La tension maximale est amplifiée par le rythme effréné de la cymbale, et nous devinons que le personnage progresse en groupe ; au second plan se dessinant le torse d’un équipier aidant au transport d’une pièce que l’on imagine colossale.
Le spectateur est immédiatement plongé en immersion par le cadrage serré de cette première séquence, l’action semble d’ailleurs avoir débuté depuis déjà un certain temps, et l’absence d’information quant à sa genèse, l’oblige à prendre le train en marche, à s’associer de fait à cette promiscuité virile figurée par les deux seconds portraits d’hommes, grimaçant sous l’épreuve. Cette technique narrative in media res “au milieu des choses”, consiste à faire débuter le récit au cœur de l’intrigue, afin de rendre l’histoire plus prenante.
Un plan aérien venant apporter un semblant d’information sur la nature du labeur, entrecoupe la série des cinq visages sans toutefois en briser le rythme : il présente une gigantesque chaîne tirée par l’ensemble des individus. Un plan moyen sur deux maillons en passe d’être réunis conclue finalement la première séquence, et nous renseigne par la même occasion sur l’impétueuse et fondamentale finalité du chantier : assembler une grosse chaîne bleue.
Le chef de groupe placé en tête de cortège, annonce l’événement déclencheur qui introduit la seconde séquence, et détermine toute la problématique à venir. L’homme filmé en plongé signale à son équipe par un mouvement parfaitement identifiable l’arrêt de toute activité, mettant ainsi fin à la progression de la colonne. La chorégraphie est puissante, précise, son gilet sans manches est brusquement déplacé par l’intensité du mouvement des bras tendus vers le ciel, synchronisé avec un déplacement latéral parfaitement maîtrisé, qui consiste en deux petits pas admirablement bien agencés. À ce stade, nous comprenons que le contrôle est consubstantielle à la colonne, que la force originelle se juxtapose à l’acuité la plus aboutie.
***
Deuxième séquence : le maillon faible
L’interruption de l’activité collective est évoquée symboliquement par un cut sur le chef d’équipe, un plan taille le décrivant en train de retirer posément son casque, d’une façon contrastant nettement avec le geste précédent. Un plan fixe de demi-ensemble présente ensuite le groupe de manière théâtrale. La scénographie est constituée de figurants quasi-figés, prenant la pose autour d’un décor minimaliste composé de deux énormes maillons séparés par un vide. La seule activité perceptible se situe au centre, et expose le leader en train de marcher calmement, comme pour exprimer une attente insondable. Un plan rapproché taille de quatre secondes reprenant le même substrat corrobore celle-ci ; l’impatience est ensuite clairement évoquée dans un plan moyen par cet appel de détresse, passé au Walkie-talkie. En fond, se dessine le groupe au repos, il est évident que faute de solution imminente, il se trouvera dans une situation d’impasse permanente.
Un plan rapproché poitrine de l’homme finit par annoncer un dénouement providentiel. Les cheveux balayés par une brise légère, il déplace lentement son regard du Walkie-talkie vers le lointain (que l’on devine salvateur) ; moment fugace exprimant une libération incoercible contenue par la froideur des lunettes noires.
Le plan fixe suivant en demi-ensemble, structure l’espace par des silhouettes en contre-jour qui encadrent l’arrivée d’une colonne d’hommes se détachant depuis l’horizon. D’une part le chef d’équipe debout à gauche, indiquant la direction à suivre aux nouveau-venus, d’autre part, deux hommes assis à même le sol, dans l’attente d’une assistance opportune. Un plan moyen succédant à un plan taille, campe la tenue vestimentaire des arrivants. Ils sont vêtus d’argent, l’exact opposé de leurs homologues en noir ; ils progressent d’un pas engagé vers l’objectif de la caméra dans un contre-jour auréolé de mystère. Un travelling arrière accompagnant l’avancée immuable de l’équipe d’appui, dévoile peu à peu le groupe en attente de soutien au milieu des deux maillons. Ce plan de demi-ensemble nous permettant d’apprécier le contraste des uniformes, les habits de lumière se détachant nettement du décor. Le mouvement de caméra s’arrête au moment du contact entre les deux chefs. Un cut enchaînant sur un plan rapproché taille, illustre la connexion des groupes et la collaboration qui s’ensuit.
***
Troisième séquence : chaîne de l’espoir
La troisième séquence est engagée par une rapide ellipse sur la reprise du chantier. L’ouverture met en scène trois hommes de l’équipe argent et figure d’emblée leur prise de fonction. Le second plan révèle un dessin technique clipé sur un porte document. L’index du chef désigne précisément la partie mobile d’un mousqueton dessiné en ligne claire. L’expertise est ici clairement identifiée par l’esprit d’innovation et le génie inventif qui ressort de ce maillon ouvrant.
Un cut sur une vue aérienne matérialise le concept du schéma : d’un ciel d’azur surgit un hélicoptère transportant le chaînon manquant, la référence à l’ange descendu du firmament est explicite. Le gros plan suivant présente à nouveau les chefs, détournant le regard l’un de l’autre pour scruter le cieux. Le binôme guide ensuite la manœuvre de l’hélicoptère dans un plan moyen ou il est filmé de dos, placé entre deux maillon, à l’endroit qui va accueillir le chaînon transporté par les airs. L’image suivante présente en plongée le reflet de l’aéronef dans la surface réfléchissante du sol. En bas à droite, le chef de l’équipe surveille la progression de l’appareil. Ce principe de reflet astucieux permet de suivre deux actions en même temps en vue aérienne, donc de comprendre la puissante chorégraphie qui se joue en contrebas, en fonction du positionnement de l’hélicoptère. Dans ce plan construit en diagonale, les deux équipes attendent immobile la livraison, seul les chefs, positionnés à l’endroit du chaînon manquant, exécutent de manière effrénée les mouvements de guidage.
Le changement de perspective alerte du contact imminent entre la pièce et le groupe. Dans ce plan de demi-ensemble, les deux équipes sont alignées à la moitié exacte de l’écran. Le gros chaînon surgit du haut en se déportant sur la droite. Le chef de chantier argent prenant intégralement en main le guidage à côté de son homologue passif, corrige la trajectoire de l’objet en lui faisant réintégrer son axe. Succède ensuite un plan moyen qui nous rapproche des hommes et de la manœuvre. À l’instar du début du spot publicitaire, l’immersion entre le spectateur et l’équipe est concrétisée par les deux plans rapprochés poitrine qui succèdent. Dans un premier temps, le maillon en apesanteur qui occupe tout l’espace, dévoile tel un rideau et de manière fugace le visage du chef des opération. Dans un deuxième temps, le chef de l’équipe noire, apportant son concours en stabilisant la pièce hélitreuillée. Un cut sur un plan moyen présente ensuite la mise en place allégorique du film. À l’intérieur du maillon, se dessine en contre-jour par les corps superposés des deux chefs, l’Homme de Vitruve imaginé par Léonard de Vinci, logo de l’entreprise Manpower. Synchronisée à la voix off, l’image se poursuit en plan de demi-ensemble sur l’ouvrage et le groupe, pour conduire à une succession rapide de scènes illustrant l’apothéose du travail collectif, soit un plan rapproché poitrine sur l’équipe noire et un gros plan sur l’équipe argent soulevant le maillon. Un plan américain du meneur enfermé dans le mousqueton, illustre la jonction en cours. L’image suivante le présente en gros plan, elle souligne l’extrême fébrilité de l’instant, un mouvement de tête énergique sur la droite, convoie son ultime consigne, celle qui mène au dernier plan : la fermeture du mousqueton qu’il accompagne entouré de ses hommes, d’un geste prudent mais assuré. Le logo Manpower gravé sur l’acier du maillon, finit par apparaître en balayant l’écran lors de son scellement, un halo de lumière éphémère éclairant le visage de l’Homme vitruvien avant le fondu final.
***
Bâti sur le mode démesuré de l’Épopée avec ses acteurs qui semblent sortis des bas-reliefs de Phidias, le spot publicitaire Manpower repose sur les préceptes du genre décrits par Aristote : “[…] une action unique, entière et complète, ayant un commencement, un milieu et une fin, pour que, semblable à un animal unique et entier, elle cause un plaisir qui lui soit propre“. Poème épique à tonalité bleutée, ou la part des figures de styles relève à la fois du poncif éculé et de l’hyperbole clinquante (les bras ouverts du personnage soutenu, nous faisant d’abord songer à la victoire de Moïse contre les Amalécites, puis au Christ sauveur), le film avance inexorablement, porté par la musique et un rythme découpé, vers un dénouement rendu possible par l’association de forces complémentaires décrite par le slogan.
Commentaires